Le regard accroché à celui de son reflet brouillé dans le miroir – comprendre ici que c’est le miroir qui est brouillé par la saleté, et non le reflet directement – Meagan s’occupait de régler les derniers petits détails de son allure avant de sortir. Enfonçant une énième pince dans ses cheveux pour qu’ils tiennent en place, elle lorgna les deux perruques qu’elle avait sorties de sa chambre presque au hasard, sans idée particulière en tête de ce dont elle voulait avoir l’air ce soir. Le premier postiche était un long assemblage de cheveux noirs et lisses. Le second était fait de cheveux bruns foncés, longs et ondulés arrivant un peu en dessous de la poitrine. Avec son vieux t-shirt gris foncé et usé de Mickey Mouse et ses jeans, ça lui donnerait une allure tout à fait banale. Une fois l’appendice de cheveux fixé à son crâne, elle constata avec amusement que ça la rajeunissait. En fait, ça lui donnait son âge réel, alors qu’en temps normal elle faisait beaucoup plus vieille. Elle ne se donna pas la peine de retoucher son maquillage; il en restait quelques touches de la veille … ou alors c’était de l’avant-veille. Elle ne savait plus. Elle haussa les épaules, délaissa son reflet et quitta la minuscule salle de bain. Attrapant les lacets de ses Rangers au passage, elle alla jusqu’au salon où elle se laissa lourdement tomber sur le sofa, arrachant un sursaut à son frère. Elle lui prit des doigts la cigarette qui était sur le point de lui échapper, en tira une bouffé puis la lui remit entre les lèvres.
« Sérieux, quand j’vas rentrer et apprendre que l’appart a pris feu parce que tu t’es endormi une fois d’trop en fumant … »
Elle ne termina pas sa phrase. Son frère ne l’écoutait pas du tout. Il avait sursauté, certes, mais ça ne l’avait pas tiré de son sommeil proche du coma. Elle soupira, reprit la cigarette et en tira quelques bouffées avant de l’écraser sur la table. Non. Probablement qu’elle ne serait pas étonnée si elle trouvait l’appartement en feu à son retour. Déçue. Anéantie. Bouleversée. En colère. Mais pas étonnée. Se penchant en avant, elle entreprit d’enfiler ses bottes et de les lacer serré par-dessus les bas de son jeans. S’étirant, elle se remit debout et assena une bonne claque sur la cuisse de Kelley. Celui-ci ouvrit faiblement les yeux et marmonna quelque chose d’incompréhensible.
« J’sors, le gros. Tu veux que j’te ramène un truc ? »
Elle n’attendit pas la réponse, seulement le grognement qui voudrait dire qu’il était à nouveau endormi. Alors elle se dirigea vers le comptoir, fouilla dans le fourre-tout – une caisse de bière vide – qui traînait sur le comptoir pour trouver ses clés, quelques billets, quelques capotes et tiens! Pourquoi pas ? un bonbon à la menthe. Elle enfonça tout ça dans la poche de son jean, sauf le bonbon qu’elle déballa et enfourna dans sa bouche, balançant le papier directement à terre, au milieu d’un paquet d’autres trucs. Elle sortit finalement, lançant un dernier regard à l’épave qui dormait sur le sofa, et referme derrière elle. Dans le couloir, le néon au dessus sa tête grésillait légèrement. Encore un truc qu’elle devrait arranger elle-même parce que le propriétaire n’avait jamais l’air pressé de faire quoi que ce soit pour eux … Pas que ça la dérangeât réellement. Elle préférait ça plutôt que de l’avoir toujours dans ses pattes. D’ailleurs, seulement pour l’éviter, Meagan mettait un point d’honneur à lui remettre le loyer à temps … lorsqu’elle pouvait se le permettre, bien évidemment. C’était justement pour ça qu’elle sortait ce soir. Demain, elle devrait allonger l’argent qu’elle ne possédait pas, pour le moment. Il était tôt. Ça n’était pas l’heure idéale pour trouver des clients, mais elle avait envie de se débarrasser de ça le plus tôt possible. Dix-neuf heures … ça lui donnerait le temps de consommer un peu dans un bar, histoire de se mettre un peu plus dans l’ambiance et d’observer les éventuels prospects. Ça pouvait être bien, de les cibler avant qu’eux ne vous ciblent. Ça renversait le rapport.
Une chose était sûre : elle avait besoin de 475 couronnes pour le lendemain. Si elle était chanceuse, elle ferait plus et pourrait manger autre chose que des pâtes au fromage et des toasts pendant une semaine. Mais elle en doutait. Elle était consciente de ne pas valoir autant. Des prostituées, il y en avait des tas, et des bien plus jolies qu’elle. Le seul as qu’elle avait dans son jeu, c’était que contrairement à la plupart des filles du milieu, elle acceptait tout ce qui branchait ses clients. Même si c’était totalement immoral. Totalement dégoûtant. Totalement dégradant. Ça n’avait pas la moindre importance pour elle. Ouais, bon. 500 couronnes et elle serait satisfaite.
Elle n’avait pas pris de veste et, mettant le pied dehors, elle en fut bien contente. L’air était lourd et moite en cette fin de journée. Le soleil, presque entièrement disparu, se faisait toujours bien sentir par contre. Elle regretta même d’avoir mis un t-shirt plutôt qu’un débardeur. Quelqu’un d’avisé aurait même pu dire que pour ce qu’elle allait faire, une jupe courte aurait été plus de circonstance qu’un jean, mais c’était le genre de détails dont la jeune femme se souciait comme d’une guigne. Ayant ridiculement perdu du poids dans les dernières semaines, elle se serait sentie plus ridicule qu’attractive dans une tenue plus légère. Elle préférait de loin lorsque son corps était plus rond. Elle aimait ses hanches lorsque celles-ci étaient réellement larges et charnues, et non pas pointues.
Elle marcha quelques coins de rue, ne sachant pas précisément à quel endroit elle allait entamer sa chasse. Elle passait en revue les différents bars et clubs du quartier, essayait de voir les endroits où elle avait le plus souvent réussi à faire mousser ses affaires. Elle passa devant plusieurs édifices sans même poser un regard sur la devanture, sachant d’avance si un endroit était bon ou mauvais. Un panneau attira finalement son attention. Le Zákaz. Elle avait souvenir d’y être allée avec son frère, quelques temps auparavant, pour la première fois. Elle n’avait pas ramené de boulot ce soir-là, mais elle avait bien évalué la clientèle. Oui. Là-dedans il y aurait forcément quelqu’un de prêt à payer. Et elle put constater dès les premières minutes qu’elle ne se trompait pas. Une fois que le doorman lui eut fait signe d’entrer, une fois qu’elle se fut assise au bar … Elle avait eu raison. Malgré sa tenue en apparence négligée et parfaitement banale, elle attira les regards, et les consommations. Probablement qu’elle n’aurait même pas à se servir des billets qu’elle avait amenés, au cas où. C’était la perruque. Ça lui donnait un air relativement sage qui détonnait de ce qui se trouvait dans le club. Ça et l’effigie de Mickey Mouse défraichi qui lui donnait un petit air d’enfance en perdition. Ça et le maquillage et son air fatigué qui pouvait donner l’impression qu’elle avait déjà consommé et était plus vulnérable. Ça faisait aussi partie de ses ruses.
Rapidement entourée de quelques hommes qui avaient l’air d’appartenir au milieu d’où elle était elle-même issue, un verre de whisky à la main, elle se prit à penser que ce boulot était vraiment le plus facile à mener. Il ne s’agissait pas seulement de faire le trottoir et de demander vulgairement à un homme s’il voulait de la compagnie. Non. C’était tout un art. Et souvent, c’était beaucoup plus efficace de faire comme si on n’était pas du milieu, de jouer la comédie. Les prix pouvaient alors être moussés une fois l’acte consommé. Le client avait l’impression d’être unique et se sentait d’autant plus généreux. C’est pourquoi après deux verres, alors qu’en temps normal elle pouvait en boire le triple sans même chanceler, Meagan commença à mimer les signes de l’ébriété, chancelant sur son banc, roulant des yeux, repoussant sans force les avances qui lui étaient faites en gloussant. De loin, elle pouvait réellement donner l’impression d’une fille qui n’est pas à sa place dans ce genre d’endroits, qui a fait une grossière erreur en y entrant.
« Ok, les gars. » Sa voix était un peu chevrotante. « Je vais rentrer, moi. Merci pour les verres. »
Elle descendit en bas de son siège, faisant mine de chanceler, de se rattraper au blouson de cuir d’un des mecs. Elle eut un rire un peu vague, et s’éloigna en direction de la porte du bar. Dans le miroir de l’entrée, elle put constater que ça avait fonctionné : les types la suivaient. Dissimulant son sourire satisfait, elle s’engouffra dans la ruelle. À peine avait-elle fait trois pas à l’extérieur pour s’appuyer au mur qu’une grosse main attrapait son bras, la tirant rudement. Camouflé par ses cheveux qui lui retombaient sur le visage, son sourire s’élargit dans l’ombre.
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